Le Monde : Jouer au baseball « pour être fort dans le sport de l’adversaire »

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\n[Logo Sport LE Mondehttp://www.lemonde.fr/sport/]\n\n\n{Jouer au baseball « pour être fort dans le sport de l’adversaire »}\n {Peter Marquis, auteur d’une thèse sur le base-ball au Centre d’études nord-américaines (EHESS)} \n\nLa coupe du monde de base-ball se déroule actuellement en Europe jusqu’au 27 septembre et réunit vingt-deux sélections nationales. Contrairement à la France, Cuba, le Japon, Porto Rico, les Pays-Bas et l’Italie sont autant de pays différents où ce sport typiquement américain s’est développé. Peter Marquis, qui vient de terminer une thèse intitulée « Brooklyn et ‘ses’ Dodgers », au Centre d’études nord-américaines (EHESS), revient sur les schémas de diffusion du base-ball à travers le monde. Les raisons qui ont fait que le base-ball s’est développé dans certains pays et pas dans d’autres sont multiples et pas toujours celles qu’on croit.\n\n- {Le base-ball reste un sport très confidentiel en France. Comment l’expliquez-vous ?} \n\nIl est vrai que la Fédération française de base-ball, softball et cricket ne regroupe que onze mille licenciés. C’est le troisième sport le moins pratiqué en France. A titre de comparaison, le twirling bâton compte environ dix mille licenciés. Même si nous possédons avec les Huskies de Rouen l’un des meilleurs clubs européens, cela est dû en grande partie à la tradition de sports américains importée dans cette ville par une importante immigration canadienne et québecoise en particulier.\n\nCe qui est important de comprendre, c’est qu’il n’y a pas de schéma automatique pour la diffusion d’un sport. L’exemple français l’illustre bien. Après un premier passage resté confidentiel en 1874, les Américains reviennent à Paris, en 1888, à l’occasion d’une nouvelle tournée mondiale de promotion du base-ball. Cela tourne au fiasco puisque l’on réussit avec difficulté au bout de quelques jours à réunir quelques joueurs locaux pour affronter les joueurs américains. Ces derniers exigent également de trouver un lieu fermé afin de faire payer les spectateurs. On arrive à clôturer tant bien que mal le Champ-de-Mars, mais le terrain s’avère impraticable à cause de la pluie tombée la veille. Dépités par cette mascarade, les Américains arrêtent les frais au bout de deux ou trois manches. En dehors de l’anecdote, de tous les pays visités en 1888 par les Américains, seuls trois n’ont pas vu se développer le base-ball : le Sri Lanka, l’Egypte et la France…\n\nPour la France, il y a de multiples explications possibles à la non-diffusion du baseball : l’omniprésence du football, un certain antiaméricanisme, la présence d’une communauté américaine plutôt littéraire et artistique ou tout simplement l’absence du besoin de développement d’un tel sport à cette période.\n\n- {En Europe, l’Italie et surtout les Pays-Bas sont des nations importantes du base-ball mondial. Comment l’expliquez-vous ?\n} \nEn ce qui concerne l’Italie, c’est assez simple. Il n’y avait rien avant 1945. Avec la présence américaine au sortir de la guerre, le base-ball s’organise et se diffuse. Des clubs semi-pro se créent et s’organisent en ligue. L’immigration italienne aux Etats-Unis a été également un facteur déterminant. D’abord par le retour de certains dans le Sud, ramenant ce sport dans leur bagages. Puis par la popularité des joueurs d’origine italienne aux Etats-Unis avec une star comme Joe Di Maggio. Aujourd’hui, ce n’est plus un sport qui fascine les Italiens. Il y a très peu de fans.\n\nLe cas des Pays-Bas demeure plus mystérieux. C’est l’équipe qui domine actuellement en Europe et qui est même une des meilleures nations au monde. Cet état de fait semble lié à l’histoire de la colonisation de ce pays et à sa présence dans les Antilles. Au XIXe siècle, le cricket, parent du base-ball, est utilisé par les Britanniques comme une arme diplomatique. Le base-ball se développe également par ricochet dans la population noire. Le cricket et le base-ball sont donc deux sports traditionnels des Antilles néerlandaises. C’est sous l’influence de ces Néerlandais d’outre-mer que le sport s’est développé aux Pays-Bas. Il y a un championnat professionnel regroupant huit équipes. Avec les équipes italiennes, les clubs néerlandais trustent les récompenses européennes.\n\nD’un pays à l’autre, il n’y a pas de schéma explicatif commun. Tout dépend de l’histoire du pays en question et du moment où le sport est introduit.\n\n- {Au Japon, le base-ball est également très populaire. Est-ce un héritage, là encore, de la présence américaine d’après-guerre ?} \n\nNon. La diffusion du base-ball au Japon remonte au début de l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle. La première ligue professionnelle démarre en 1920. Aujourd’hui, il y a douze équipes professionnelles divisées en deux ligues. Horace Wilson, un Américain recruté pour moderniser le système éducatif japonais, a été le premier à présenter ce sport. Puis les cadres réformateurs nationaux se sont servis du baseball comme vecteur d’ouverture du pays. Il correspondait pour eux à une certaine mentalité japonaise, à l’esprit samouraï même. Un journaliste américain nommé Robert Whiting a d’ailleurs écrit un ouvrage sur ce thème : « Le Chrysanthème et la Batte ».\n\nLe rôle de la presse a été également primordial. Chaque nation aime avoir une équipe nationale forte. Il est plus intéressant de briller dans un sport pratiqué par d’autres et qui plus est dans le sport national de l’adversaire, en l’occurrence les Etats-Unis. Les Japonais se sont approprié le baseball. Ils ont développé des caractéristiques propres : le nom japonais du base-ball est le beisboru et il possède des règles différentes. La balle est plus petite, tout comme la zone de strike. Et contrairement à la ligue américaine, le match nul est autorisé. Whiting l’explique par la culture de l’honneur : le respect de l’adversaire est possible car on accepte de ne pas pouvoir le battre à tous les coups.\n\n- {Et quid de Cuba, adversaire numéro 1 des Etats-Unis ?} \n\nOn pourrait penser que tout démarre avec la présence américaine à Cuba, dès 1898. Mais le base-ball se développe dans l’île en 1860 grâce à des étudiants cubains revenus de voyage d’étude aux Etats-Unis et à des marins américains de passage. A Cuba, le base-ball s’est surtout développé par opposition à la tauromachie, sport du colonisateur espagnol.\n\nLes milieux indépendantistes ont ensuite utilisé le sport comme un symbole de liberté et d’égalité. La popularité et l’excellence du base-ball cubain s’est fondée également sur l’autorisation des joueurs noirs. Aux Etats-Unis, la ségrégation sportive n’a cessé qu’en 1947. Les joueurs des Ligues nègres ont donc migré à Cuba et contribué au niveau et à la popularité de ce sport. Au moment de la seconde guerre mondiale, de nombreux joueurs blancs ont intégré également les ligues cubaines. Au début des années 50, les Cincinnati Reds avaient même ouvert une succursale à La Havane, les Sugar Kings. Avec la révolution castriste, l’équipe a été retirée.\n\nC’est le début de l’ère amateur, qui perdure toujours dans le sport cubain, et le début d’un second mouvement en forme de provocation qui consiste à être fort dans le sport de l’adversaire. Là aussi, comme au Japon, le base-ball a été assimilé par les Cubains et les Latinos plus généralement. La diffusion d’un sport, c’est une affaire d’échanges transculturels. On adapte, on discute, on échange, on prend ou on rejette.\n\n {LEMONDE.FR | 25.09.09 – Propos recueillis par Anthony Hernandez} \n