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Roy, en route vers le paradis

Le Rouennais Alexandre Roy rentre d’un nouveau séjour au training camp des Seattle Mariners. Immersion en direct avec le jeune lanceur rouennais, qui fait son chemin parmi l’organisation professionnelle.

Péoria, banlieue tranquille et résidentielle de Phoenix. C’est au bout de West-Paradise Lane, la bien nommée, qu’on retrouve les superbes terrains d’entraînement des Seattle Mariners (et des San Diego Padres). On y croise des visages et des bras connus. Ceux de Dylan deMeyer, le sud-africain qui a closé le match contre la France à la World baseball classic, de l’allemand Daniel Thieben, qui a starté contre l’équipe nationale aux derniers championnats d’Europe, du hollandais Scott Ronnenbergh, que les Huskies avaient corrigé lors de la Coupe d’Europe 2009.
On y croise aussi un major-leaguer en convalescence, Josh Kinney. Le lanceur de relève des Mariners, venu tester son épaule douloureuse, n’est pas content. Son vestiaire est mal placé, dans un secteur trop fréquenté. On accédera vite à sa demande en lui trouvant un emplacement plus calme.
Ici, les désirs d’un joueur de MLB sont des ordres. Ici, la MLB est dans toutes les têtes. Et surtout dans celles de ces 70 jeunes joueurs participant à l’Extended Spring Training des Seattle Mariners.

Combien d’entre eux toucheront au rêve ? Joe de Carlo, ce 3ème base drafté en 2ème ronde ? Philipps Castillo, ce champ extérieur de la République Dominicaine qui a signé pour 2,2 millions de dollars de bonus ? Luiz Gohara, la dernière pépite dénichée par le très efficace scouting staff international des Mariners, un brésilien de 16 ans et demi, gaucher, qui dépasse les 92 mph ? Il est le plus jeune joueur du roster, juste devant Alexandre Roy. Ils ne sont d’ailleurs que deux à être âgés de moins de 18 ans, et c’est déjà un premier succès que de se retrouver à un si jeune âge parmi les tout meilleurs prospects de l’organisation.

Alexandre s’est même gagné un surnom, « Frenchy »,

S’il est encore parmi les benjamins du camp d’entraînement, Alexandre en est à son troisième séjour avec les Mariners. Il a pris ses repères, il fait partie du paysage, il s’est même gagné un surnom, « Frenchy  », ce qui prouve que les joueurs de baseball n’ont pas toujours une imagination débordante. Dans cette masse de joueurs, il faut savoir se montrer, s’imposer, se faire repérer. Il faut que les instructeurs s’intéressent à vous, décèlent votre potentiel, contribuent à vos progrès.
Cette première marche, Alexandre l’a franchie. Les coaches sont très attentifs à sa progression, apprécient son évolution physique et technique, savent qu’ils ont aussi un interlocuteur crédible en la personne de Robin Roy, en relation constante et étroite avec eux.

Alexandre a du talent, beaucoup de talent. Il est jeune, très jeune. Il a donc du temps. Dans un sport où l’expérience est une qualité fondamentale, le rouennais est encore un diamant à l’état brut, qu’il faut modeler et remodeler. Il n’a pas derrière lui les années de compétition en high-school et en college de ces concurrents américains ou ces heures passées la « pelota » à la main, dans les rues, de ses concurrents « latinos ». Alors, il faut répéter, remâcher, retravailler, améliorer sans cesse ces 1001 détails qui rendent si complexe l’art de lancer une balle de baseball.

Ce matin, il n’est pas encore 7 heures, et déjà Alexandre effectue un long-toss avant de se rendre dans le bullpen pour une trentaine de lancers. Rich Dorman, pitching-coach des minor-league, ne le lâche pas d’une semelle. Il intervient pour ajuster le placement de ses hanches ou mieux positionner sa main gauche («  c’est exactement un des points que nous avons travaillé cet hiver   », lâche Robin Roy qui suit avec attention la séance). Il demande à un frappeur de se rendre à la plaque pour étudier la façon dont Alexandre place sa courbe à l’intérieur.
«  Il a vraiment bien progressé   », glisse Cybney Bello, autre pitching-coach de l’organisation à Robin Roy.
Alexandre peut être satisfait. Les longues et douloureuses séances à la salle de musculation de Mont-Saint-Aignan ou dans le gymnase Saint-Exupéry, dans le froid et la nuit de l’hiver normand, portent leurs fruits sous le ciel bleu immaculé et dans la chaleur déjà étouffante de ce petit matin en Arizona. Les conseils prodigués ont été écoutés, reproduits. C’est dur, exigeant, long, mais cela paye.
Bien sûr, parfois, le ton monte au debriefing, en discutant autour d’un plat de pâtes au Cheese Cake Factory voisin. Entre un coach et un sportif qui sont aussi un père et son ado, il y a une part de conflit de personnalités qui fait partie du processus. Mais au bout du compte, chacun sait où il veut aller, et que c’est ensemble qu’ils y parviendront le mieux. De fait, les discussions techniques sur le positionnement du pied d’appui ou le point de relâchement restent positives et porteuses d’avenir.

Alexandre va rentrer en France, poursuivre aussi son apprentissage sous son maillot des Huskies... Avant de se jeter vraiment dans le grand bain du baseball professionnel cet été.

Pour Alexandre, ce nouveau séjour à Péoria est le dernier galop d’essai avant de se jeter vraiment dans le grand bain du baseball professionnel.
Il va retourner en France pour passer son bac, et une fois le précieux diplôme en poche, il pourra se consacrer tout entier à sa progression avec les Mariners. Entre-temps, il poursuivra aussi son apprentissage sous son maillot des Huskies, pour quelques manches en championnat de France et en coupe d’Europe. Keino Perez, qui connait les rigueurs des organisations professionnelles pour y avoir lui aussi goûté en son temps, saura parfaitement l’aider et le conseiller, tout en veillant à préserver son bras en ne dépassant jamais le nombre de lancers prévu à l’avance.
Evoluer avec ses équipiers, des joueurs expérimentés au niveau international, discuter avec José Rodriguez, qui a vécu de longues saisons dans les rangs mineurs, se confronter au meilleur niveau européen, cela contribuera aussi à former le bagage d’Alexandre, sans qu’il lui soit mis sur les épaules une pression trop importante.
Son jeune âge est une carte maîtresse. Un lanceur de 21 ou 22 ans qui est toujours bloqué chez les rookie, voit son horizon singulièrement rétréci. Alexandre peut, lui, mûrir pendant encore deux ans dans cette ligue, acquérir la stature et les miles qui lui manquent, franchir les niveaux qui mènent à la MLB, s’affranchir d’une concurrence impitoyable.
Ici, dans les rangs mineurs, c’est chacun pour soi. Tous tendus vers un même but. Les coaches participent à cette tendance. Lors d’un meeting matinal, ils interpellent leurs troupes : «  vous n’en avez pas assez de voir les Mariners perdre ? Nous , si !   ». Le message est clair : c’est vous qui êtes la relève, c’est vous qui devrez faire gagner l’équipe. Alors, au boulot ! Et s’enchaînent les séances de BP, les indispensables répétitions en défense, les sprints, les étirements, les longues heures dans la salle de musculation. La routine, éreintante physiquement et psychologiquement des camps d’entraînement.

« De ce que j’ai entendu d’Alexandre, c’est qu’il est un très gros travailleur. Il est très studieux, il écoute ce qu’on lui dit et il l’applique. Il est une vraie éponge, il absorbe tout », commente Jack Mossiman.

Des matches viennent apporter un peu de dérivatifs. On rencontre les franchises voisines (Royals, Rangers, Padres…) où on s’affronte en intersquad. C’est l’occasion d’appliquer des stratégies dictées par les situations de jeu.
Alexandre monte sur la butte pour deux manches censées représenter la huitième d’un match serré, avec un coureur en première base et aucun retrait. Le premier pick-off se retrouve dans le champ droit, mais la défense fait le travail et le coureur, un peu trop gourmand, est retiré en 3ème base. Le deuxième pick-off est parfait, prenant à contre-pied le coureur, retiré en souricière. On travaille ensuite la défense de bunt, Alexandre peine un peu à placer ses lancers, mais s’en sort avec une solide droite à l’intérieur qui menotte un frappeur et un courbe pleine de mordant qui fait frapper un autre au sol. Mission accomplie, ce qui n’empêche pas les coaches de le prendre à part pour de nouveaux conseils. On ne le lâche pas, c’est ça qui compte. Avant de repartir en France, il lancera une nouvelle manche en match, pleine d’autorité cette fois.
«   De ce que j’ai entendu d’Alexandre, c’est qu’il est un très gros travailleur. Il est très studieux, il écoute ce qu’on lui dit et il l’applique. Il est une vraie éponge, il absorbe tout  », commente Jack Mossiman. Le tout jeune Assistant-Minor League Operations des Seattle Mariners a tenu à accueillir Robin Roy et à lui faire visiter les locaux du complexe d’entraînement. Enfin, ce qu’il en reste, puisque les pelleteuses et les bulldozers sont en train de jeter au sol les anciens bâtiments administratifs, les vestiaires, la salle de musculation. «  Vous comprenez, ils datent de vingt ans  », explique Mossiman. « Nous avons décidé avec la ville de Péoria et nos amis de Padres d’en reconstruire des plus fonctionnels, qui seront trois fois plus grands,les meilleurs du baseball majeur.  ».
24 millions de dollars sont injectés dans l’affaire, de quoi faire un peu difficilement avaler leur salive à des visiteurs français peu habitués à un tel luxe dans leur sport. Mossiman n’en dira pas plus sur Alexandre. «  Quand nous évaluons les joueurs, avec l’ensemble du coaching staff, ce que nous faisons très régulièrement, la porte de la pièce où nous nous réunissons reste toujours fermée   », s’excuse-t-il en faisant visiter les bureaux qui surplombent le stade.

Aux murs, des images de Randy Johnson ou de Jamie Moyer rappellent que les Mariners viennent ici préparer leur saison. Accrochée dans le local du Manager General, on voit une photo de la ville de Seattle. «  Alexandre y habitera un jour   », sourit Jack Mossiman.
Il est un acteur important de l’organisation, dont il utilise une métaphore baseballistique pour expliquer le fonctionnement : «  les scouts mettent les joueurs sur base. Nous, dans les mineures, on les fait avancer. Et le GM de l’organisation est celui qui est au bâton pour les faire marquer, pour les faire arriver dans les majeures  ».
Tout le monde n’y parvient pas. A l’image de Kalian Sams, le héros de la victoire des Pays-Bas contre Cuba en WBC, qui vient d’être remercié par l’organisation des Mariners (NDLR : il a aussitôt signé avec les Padres de San Diego). Ici, c’est un business.

Le monde du baseball professionnel ne fait pas de sentiments. Pouvoir porter un jour le maillot d’une équipe de MLB, c’est avoir le talent, bien sûr, mais aussi trouver la bonne opportunité, être au bon endroit, plaire à la bonne personne, savoir quelle est la bonne direction à prendre. C’est terriblement difficile. Il faut simplement en prendre conscience.
Blake Denischuk, l’agent d’Alexandre, explique quelles seront les prochaines étapes que devraient suivre Alexandre : après Péoria, ce sera Pulaski (Virginie) ou Everett (Washington), pour des niveaux rookies plus forts avant de décliner la série des A : Clinton (A), High Desert (A fort), Jackson (AA), Tacoma (AAA). Mile par mile, manche par manche, étape par étape, c’est une progression bien tracée qui se dessine là. On lui fait remarquer que c’est un bien long chemin. Blake balaie l’argument : «  Alexandre prendra des raccourcis   ». Un raccourci vers le Paradis ?



[16/05/2013]
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